L’Heure du thé *2

C’est parti! Le premier podcast est en ligne et dimanche 27 septembre à 17h, je retrouve Célia Houdart et Fabienne Radi au Grütli pour parler écriture et matériaux.

Dans Chez Soi – Une Odyssée de la vie domestique, Mona Chollet note que « le thé représente du temps à l’état liquide, chaud et parfumé ». En lisant ceci le printemps passé, j’avais réalisé que pour réellement prendre le temps de penser à ce que nous faisons, pour arriver à ralentir la cadence (production) et observer le changement permanent de la création (processus), il faudrait littéralement prendre le thé. Dans le cadre de mon projet, cela voulait dire réunir des personnes avec qui boire un thé (qui ne va pas sans une part de cake) tout en parlant des questions qui nous occupent. Comment se fabriquent les textes ? Quels usages nous faisons de la littérature ? Quels sont les matériaux de l’écriture ? Pourquoi des livres et pas des affiches, des bouts de cartons, des tickets de métro ou simplement des murs ? J’espérais que prendre un goûter, en plus de se réunir pour parler d’écriture, agirait d’une manière positive sur le groupe, instaurant même un sentiment provisoire de communauté, ce qui dans mon esprit, faciliterait les échanges tout en les enrichissant (confiance mutuelle, griserie du sucre, état de bien être général). Dans le même état d’esprit, j’irais à la rencontre de personnes qui écrivent avec mon enregistreur. Une partie de la préparation consiste à mettre en œuvre la possibilité d’une conversation autour d’un T (qui est aussi bien le thé que le texte).

Initiée à ce rituel par une amie exilée dans le Yorkshire, j’ai l’habitude de boire un thé tous les jours aux alentours de seize ou dix-sept heures. Je le fais seule ou accompagnée, en travaillant ou en ne faisant rien, et jamais cette activité n’avait revêtu à mes yeux de dimension politique avant la semaine dernière. Lisant le journal en me tenant la tête comme cela est devenu une habitude (pour ne pas flancher et/ou pour rester concentrée), j’ai pris conscience que dans la « nouvelle normalité » fumer une cigarette en groupe sur le trottoir, manger des cacahuètes à plusieurs dans le même bol, être serré.e.s les un.e.s contre les autres pour écouter de la poésie contemporaine dans une toute petite salle de cinéma mal aérée ou prendre le thé tous ensemble au nom de la création littéraire, tout cela est en train de devenir politique d’une nouvelle manière.

Je crois qu’il n’y a pas d’expériences esthétiques en-dehors de la vie ordinaire. La pensée, les rêves et les questions ont besoin de la réverbération du monde matériel. Et les substances que l’on absorbe souvent en tournant les pages d’un livre, pendant que le disque danse sur la platine, en sortant du théâtre ou en repensant au film que l’on vient de voir, inscrivent ces expériences en nous par l’entremise de détails comme la fumée de la cigarette, le sel sur les cacahuètes ou le parfum de la bergamote.

Cet automne, je dirais avec Richard Brautigan que « C’est le bon moment pour mélanger des phrases / des phrases et de la terre, le soleil / et la ponctuation, la pluie et / des verbes, que les asticots traversent / les points d’interrogation / que les étoiles éclairent les noms / bourgeonnants, et que la rosée se forme sur / des paragraphes[1]. »


[1] “Courge” dans Please Plant This Book, Richard Brautigan, 1968