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ÉLECTRICITÉ, 2018.

2 rouleaux, 1 poème, 2018.

L’univers chante sa topologie

on appelle son chant le tambour cosmique —

Les oiseaux chantent des motifs de séquences de protéines de floraison

et les fleurs fleurissent en conséquence —

Un doigt enfonce une touche

la touche actionne un marteau

le marteau frappe la corde

la corde vibre et

une voix par mimétisme chante —

Une personne fredonne pour se donner du courage

au moment d’allumer sa lampe de poche ou

au moment de s’enfoncer plus profondément dans la forêt —

Les lignes à haute tension grésillent par temps humide

brouillard, pluie, rosée

grâce à l’accumulation régulière de décharges électriques d’une intensité ridicule —

Dans un verre d’eau gazeuse, les bulles remontent les parois

en produisant un léger grésillement mouillé —

Témoin de cette activité gazeuse aléatoire et autonome

on est tenté de voir la bulle de co2 comme un ectoplasme effervescent —

Un homme affirme sur un forum capter des ondes avec son visage

comme si sa face était une parabole —

Tous les jours à la même heure, l’ampli d’une chaîne hi-fi s’allume spontanément

et le mot wait s’affiche quelques secondes —

Une ampoule basse consommation s’allume

sans nous demander de patienter —

Clarté de luciole, lueur de bougie, loupiote

puis l’ampoule atteint sa luminosité de croisière —

En langage du corps, tirer sur le lobe de ses oreilles signifie :

j’ai l’air d’écouter mais

en réalité je n’écoute pas —

On se tapote aussi la tempe avec l’index

au moment où notre attention flanche —

Un jour, on a pensé qu’un corps sain émettait

un bourdonnement particulier —

Pour capter ce bruit on n’a pas enfoncé le doigt d’un malade dans l’oreille d’un médecin

mais on a inventé un appareil tubulaire

reliant le doigt qui indique à l’oreille qui écoute —

On a regardé au fond de la gorge

et on a vu des cordes —

On a sorti des yeux de leurs orbites

et abandonné toutes les images dans la nuit des trous —

On a délicatement découpé une oreille

pour y faire entrer du son —

On a relié l’oreille à une aiguille

et l’aiguille s’est mise à dessiner des lignes —

Flammèches

grains

pointes —

On a balayé le sable

et fait disparaître l’onde formée par la danse des grains —

L’humanité a une fois ou l’autre enfoncé ses dix doigts dans le sable

chaud ou froid, le sable lui est apparu

comme un abysse, proche et silencieux —

Les dormeurs et les sourds

parlent peu —

Les automates comme les morts

n’ont pas d’oreille —

Le premier mot du premier automate a été

maman —

Ensuite la machine a été en mesure d’articuler d’autres mots

papa, cosmos, aimez-vous —

En l’absence de téléphone, les hommes se tournent vers le tambour

et le font parler —

Les messages sont frappés

la hauteur et la cadence modulent le sens

la météo en détermine la portée —

Devant le premier phonographe un incrédule a crié

ventriloque ! —

Aux ventriloques, on croit voir leurs lèvres bouger mais

en réalité on ne voit pas grand-chose —

Leur visage impassible fascine mais

la vision de la langue inutile dans la bouche devient aussi

une vision d’épouvante : un animal impossible (couvert de papilles)

qui n’aurait ni avant ni arrière —

Des techniques de mentalisation utilisées notamment dans la pratique du yoga

consistent à se munir mentalement d’une lampe de poche

se poser à la racine de la langue

descendre en rappel

le pharynx, l’œsophage

jusqu’à tomber dans l’estomac —

Là, l’obscurité est totale, l’humidité règne mais

on allume tranquillement sa lampe de poche

pour explorer les environs —

Quand on est seul et apeuré

on chante ou on parle —

Et c’est dans le noir d’une pièce ou d’une forêt

qu’on imagine le mieux apparaître un fantôme

qu’on verrait mal apparaître sous une tente ou à la mer, de jour —

Quand on espère voir un spectre et qu’on voit une mouche

on se met à regarder la mouche autrement —

Un hypnotiseur peut suggérer à un somnambule de chasser la mouche

et le somnambule chassera la mouche —

Il existe aussi un somnambulisme peu spectaculaire

où le somnambule ne fait que se gratter les avant-bras en dormant —

Longtemps la télévision a montré ensemble des ventriloques et des hypnotiseurs

l’hypnotiseur succédant au ventriloque

comme un pied suit l’autre en marchant —

La télévision a montré beaucoup de fantômes a posteriori

et quelques médiums a priori —

Mais le lieu par excellence des fantômes se trouve être

le téléphone —

Avant que le téléphone ne se mette en mouvement

on pouvait faire spiraler un fantôme autour de l’index tout en conversant —

Aujourd’hui nos doigts

servent à calligraphier nos pensées dans l’air —

Dans l’esprit du morse, des personnes font sonner le téléphone

pour se dire bon appétit ou descends, je suis là —

D’autres font sonner le téléphone pour vérifier qu’il sonne

et les mêmes font sonner le téléphone pour le retrouver —

Le téléphone est dans le frigo

il est tombé dans la salade —

Votre frigo vibre : il contient des objets bruyants

comme des bouteilles en verre mal disposées à l’intérieur —

Vous entendrez les objets qui s’entrechoquent

prudence —

attention se dit ojo

littéralement œil —

Que voyons-nous ?

Pas grand-chose

une mouche —

Son vol carré indique la présence d’un fantôme d’éléphante

Pardon ? —

On oublie trop souvent les animaux exécutés dans la course à l’électricité

Pardon ? —

Plein de ces petits hamsters, sans doute quelques lapins

et cette éléphante —

Mais c’est le téléphone

la chambre des F par excellence —

F comme friture

F comme fantôme —

friiicchht fait la friture

et le courant fait zzzt

alors que l’électrocution fait gzzt —

On oublie les animaux morts

dès qu’on allume la lumière —

C’est tout juste si on regarde l’ampoule

et si c’est une ampoule basse consommation

on en a pour des heures —

Le temps que l’œil

repère une masse sombre

distingue une forme colorée

voie un animal gris

reconnaisse l’éléphante —

Une fois hallucinée

une image est comme punaisée sur la rétine —

On tourne la tête et on déplace l’image de l’éléphante électrocutée

comme une mouche dans notre champ de vision —

Les animaux électriques peuplent aussi les rêves :

oiseaux-tonnerre, chien des sables et orignal lacustre —

Le dormeur voit défiler ces êtres sans langage dans le corps

qui promènent leur dimension symbolique de part et d’autre du rêve —

Parfois le rêve capte mal

et laisse les animaux électriques inaboutis —

Une chose à mi-chemin entre une marmotte et un flamant rose

vous parle —

Votre enfant qui aurait l’aspect du daim et les dimensions du poulpe commun

vous appelle—

Votre père sous les traits d’un chien grand comme un cheval

vous fait signe —

Vous caressez un inoffensif poney tacheté

dans lequel l’esprit de votre mère s’est glissé—

Votre voisin dans son corps habituel

vous affirme qu’il est un nouveau genre de loutre —

Un poisson dont les écailles rousses évoquent bizarrement vos cheveux

passe —

Un mammifère alphabétique s’adresse à vous

avec une voix de cassette passée en avance rapide —

Les ossements d’un animal analytique

sont retrouvés sous votre maison —

Les oiseaux nocturnes sont comme le soleil impossibles à regarder directement

vous les écoutez voler au-dessus de votre tête —

Les visions de nuit sont plus proches des chants que des images

vous les écoutez voler au-dessus de votre tête —

De telles visions se distinguent des images qui entrent habituellement par les yeux

parce qu’elles entrent par les oreilles bien sûr mais surtout —

Comme avec une chanson que vous vous repassez en boucle

vous guettez une porte qui donnerait vers l’extérieur —

De telles visions répètent encore leur message bien après que vous en ayez saisi le sens

vous les laissez voler au-dessus de votre tête —


Le poème «électricité» est fait pour être lu en public à une ou deux voix.